Sao Vicente et Santo Antão

Paraìso di Atlântico ...  par Pascal


C'est le milieu de la nuit, je veille dehors sous la lune, Imagine taille la route vers les Caraïbes, déjà loin du Cap-Vert et de Mindelo...
"... Na paz e morabeza, Cabo Verde nos cantinho querido, Berço de amor e sodade, Paraìso di Atlântico" me chante Cesaria Evora à l'oreille*. Tout un programme ...
Je repense à tous ces bons moments, ces instants de joie, de rire, de fête, de rencontres, d'émotion, de bonheur, ce ne sont déjà plus que des souvenirs. La musique entretient la nostalgie, c'est doux et c'est amer, saudade, saudade...
Parlons-en de la musique! La Morna, typique du Cap-Vert, on l'entend partout à Mindelo, la capitale de l'île de Sao Vicente. Même le ferry amarré à quelques encablures distillait Césaria Evora dans le vent jusqu'à nos oreilles. Les paroles chantent la mélancolie, la saudade, mélange de nostalgie et d'espoir, qui parle du pays, des bonheurs passés, de la vie, de l'amour, des souvenirs ...
C'est beau, c'est triste, c'est prenant, le soir avec un peu de grogue, ça tirerait même les larmes, mais ça prend aussi le corps et fait danser, irrésistible. Je me suis laissé avoir plus souvent qu'à mon tour ...

*"... dans la paix et l'amabilité, notre Cap-Vert tant adoré, berceau de l'amour et de la nostalgie, paradis de l'Atlantique"

L'arrivée à Mindelo

Heureusement, la mélancolie de la morna reste captive des chansons. L'ambiance de Mindelo est gaie, festive, comme nous le ressentons dès notre arrivée au matin du 13 janvier après une traversée de nuit, agitée mais rapide. Nous mouillons l'ancre au milieu d'un bruyant mélange de klaxons et de musique rythmée, entrecoupée d'annonces et de slogans politiques scandés dans des hauts-parleurs. C'est un défilé électoral de centaines de voitures qui annonce un grand meeting pour le soir, ça donne envie d'aller voir!

En attendant, nous avons d'autres problèmes à régler. D'abord, on doit déménager en catastrophe sous la pression d'un gros ferry qui nous fait savoir agressivement d'un coup de corne sonné du haut de sa proue imposante que l'on empiète sur son aire de manoeuvre. Comme on ne fait pas le poids, on dégage fissa pour remouiller un peu plus loin. Après plusieurs tentatives, l'ancre semble crocher sur le fond, malgré les furieuses rafales qui balayent la zone. La Casa Delmarre nous rejoint bientôt dans la baie.

Le mouillage de la baie de Mindelo

Pendant que nos amis mouillent à leur tour, je m'occupe du problème suivant: la sécurité. Mindelo traîne une fâcheuse réputation d'insécurité pour les voiliers, dont plusieurs auraient été visités et dévalisés, des annexes et des moteurs auraient été volés... Je discute rapidement avec quelques bateaux pour tâter l'ambiance, on me conseille d'embaucher des gardiens en me recommandant un certain José. A peine de retour à bord, un Cap-Verdien m'aborde en annexe, dans un français chantant:
« On m'a dit que tu cherches un gardien, moi c'est José.
- Ouais, c'est possible », prudent
« Moi j'te surveille l'annexe, le bateau, tout, pas d'problème!
- Il y aura deux bateaux à surveiller, j'en parle à l'autre capitaine et on décide, d'accord?
- D'accord, pas d'problème, on est sur le bateau d'à coté, là-bas »

C'est comme ça que l'on a fait connaissance avec José, Paul et Marco, nos trois anges gardiens. Ils habitaient sur un bateau dont le propriétaire rentré en Europe leur avait confié la garde. Nous sommes allés négocier le tarif avec Patrick, on a décidé de leur faire confiance. Et on a eu bien raison: toujours là pour nous aider, à n'importe quelle heure, nous rendre service, surveiller les bateaux, nous aider à débarquer sur la plage et garder les annexes, nous renseigner, ils aideront même La Casa Delmarre à réparer un de ses moteurs et à dédouaner un colis de pièce de rechange. Au fil des jours, ils deviendront bien plus que des gardiens pour nos deux familles, de vrais copains. On passera de bons et joyeux moments avec eux, surtout au Club Nautique, et on apprendra beaucoup sur leur vie au Cap-Vert et ailleurs dans le monde, à faire différents métiers. Pas facile.

Morabeza, l'accueil

A eux trois, José, Paul et Marco personnifient la Morabeza, l'accueil simple et chaleureux, valeur chère aux Cap-Verdiens. L'après-midi, nous laissons donc en toute sérénité nos deux annexes sur la plage pour aller à la découverte de Mindelo. On ne passe pas inaperçu avec nos six enfants et nous sommes souvent abordés. Nous échangeons des saluts, des poignées de main, nous discutons et sommes surpris de constater que beaucoup parlent ou au moins comprennent le français. La gentillesse des gens est frappante. Dans une épicerie, le fils du commerçant offre des bonbons aux nôtres. Nous voulons payer, mais il refuse : « ce n'est rien, il y en a plein ici », répond-t-il lorsque nous le remercions en partant.
Nous cherchons du pain et demandons le chemin d'une boulangerie. Un homme marchant avec peine, très pauvrement vêtu commence à nous expliquer, puis me prend par le bras pour m'y conduire. Ce n'est pas la porte à côté, l'homme boitille, je commence à être un peu gêné. Enfin la boulangerie est en vue, je le remercie, va-t-il me taxer de quelques escudos? Pas du tout. « Ce n'est rien », dit-il en souriant, « Quand je viendrai en France, tu feras la même chose pour moi », et il repart clopin-clopant. Il n'ira sans doute jamais en France, mais s'il tombait sur moi, trouverait-il sa boulangerie? Il faudra que je m'en souvienne ...
Il y a même un mendiant qui ne mendie qu'un sourire, qui me tend la main seulement pour que je la lui serre. Encore la Morabeza? Sans doute. N'idéalisons pas trop quand même, il n'y a pas que de la pure gentillesse, il y a aussi des manoeuvres plus intéressées. Un autre mendiant m'aborde en souriant, mais quand je lui serre la main, je m'aperçois qu'elle est visqueuse, couverte de pustules comme le reste du bras d'ailleurs. «Donnes-moi 5000 escudos, c'est pour m'acheter des pastilles, et comme ça je serai guéri », m'implore-t-il. Devant l'énormité de sa demande (50 euros), je refuse gentiment. Par la suite, je le reverrai presque chaque jour dans Mindelo. A chaque fois, il tentera de me refaire le même coup, et m'insultera quand je refuserai de lui serrer la main! Il y a aussi les éternels vendeurs africains qui nous accostent avec leur marchandise. Au moins, là c'est clair, c'est du commerce. Toujours gentils, il est parfois difficile de s'en débarrasser tant ils insistent dès qu'on manifeste le moindre intérêt.

Vive la politique !

Nous déambulons dans la ville jusqu'au soir. Assis à la terrasse d'un petit restaurant, nous observons les préparatifs du meeting politique du PAICV. En haut de la place, une estrade attend son heure pendant que la sono crache des décibels rythmés, entrecoupés de slogans répétitifs. Sur un écran, des images tournent en boucle. La foule se masse peu à peu, colorée de tee-shirts, casquettes, et drapeaux verts-jaunes-rouges frappés d'une étoile noire, emblème du parti. Pendant que nous mangeons notre cachupa, une troupe de samba commence à chauffer l'ambiance sur scène. Nous nous mêlons peu à peu à la foule à la sortie du restaurant pour mieux profiter du spectacle. Puis c'est au tour d'un groupe cap-verdien de nous faire danser, car nous dansons maintenant, pris par l'ambiance chaude et joyeuse de la soirée. Non seulement nous dansons, mais voilà que nous agitons nous aussi des drapeaux du PAICV, en reprenant leur ritournelle : « et P, et A et I-C-V » sur l'air bien connu des supporters de foot : « et un, et deux, et trois-zé-ro! ». Avec les enfants, ce sont dix militants supplémentaires que le parti a recruté ce soir là, sans effort. Qui a dit que les français n'aimaient pas la politique?


Le meeting du PAICV ....

.. et les nouvelles recrues !

En retournant aux bateaux très contents de cette soirée, mais pris d'une tardive crise de conscience, on se demande quand même quel est donc ce parti, n'a-t-on pas participé innocemment à quelque honteuse entreprise?
Renseignements pris dès le lendemain dans notre encyclopédie et à l'Alliance Française, le PAICV (Parti Africain pour l'Indépendance du Cap-Vert) est le grand parti historique qui a libéré le pays de la colonisation portugaise en 1975, ainsi que la Guinée-Bissau avec lequel il était co-administré. Le parti fut fondé par Amilcar Cabral, héros national parfois surnommé le Che Guevara africain, qui fut assassiné un an avant l'indépendance. Le PAICV organisa des élections en 1990 et fut battu démocratiquement par le premier parti d'opposition, le MPD (Mouvement Pour la Démocratie), mais revint au pouvoir en 2001. Cinq ans plus tard, nous assistons à la campagne législative et présidentielle, et cela donne à notre séjour un intérêt supplémentaire.
Nous retournerons à d'autres meetings en soirée, il est étonnant de voir les deux partis principaux tenir chacun leur meeting en même temps à quelques rues de distance sans que cela ne crée d'incidents. L'ambiance est surtout à la fête, à la danse, tout le monde s'amuse. En ce qui nous concerne, les arguments auxquels nous sommes les plus sensibles sont la qualité des brochettes et du poulet grillé (excellent au MPD), la saveur du ponche, le rythme de la musique, la gentillesse des Cap-Verdiens et (Verdiennes!) avec qui nous danserons, et ... la brièveté des discours.
Mais on gardera quand même un petit faible pour le PAICV...

Enfants sages, bateaux volages ...

Le lendemain de cette première soirée politique, les parents s'organisent une petite soirée en ville: nous laissons nos six enfants sur La Casa Delmarre, avec instructions strictes, et sous la surveillance de José et Paul qui incluent pour l'occasion le baby-sitting dans leur offre de services. Ils exerceront une surveillance discrète sur l'eau, et iront voir les enfants sur le bateau une fois par heure pour vérifier si tout va bien. Pendant ce temps, les quatre parents vont manger chez Nella's, excellent restaurant où se produisent des groupes de Morna. En chemin, un gars nous aborde amicalement comme s'il nous connaissait déjà, et nous accompagne chez Nella's en devisant gaiement. Chacun d'entre nous croit que l'autre le connaît, et nous ne nous méfions pas de ce que nous ne savons pas encore être la ruse de Nilton, alias le gentil pique-assiette. Le doute s'installe dans nos esprits naïfs quand il monte avec nous dans la salle et s'asseoit tout naturellement en notre compagnie. Tout en entretenant la conversation, il nous dit que c'est sympa de manger ensemble. Là, il faut mettre les choses au point:
« Nilton, t'es très sympa, on apprécie ta compagnie, mais tu vois ce soir on avait décidé de manger tous les quatre entre nous. Alors on boit un ponche ensemble, et ensuite tu nous laisses, tu comprends?
- Oui, oui, bien sur, je comprends, je respecte, d'ailleurs le respect c'est la chose la plus importante, ... », pas vexé du tout, et il nous sort une rengaine un peu trop appuyée sur le respect, que nous écoutons ... respectueusement.
Nous continuons nos discussions comme de vieux copains. Deux ponches plus tard, nos quatre assiettes arrivent, et nous faisons comprendre à Nilton que c'est le moment de nous quitter :
« D'accord, je vous laisse manger tous les quatre, mais donnez-moi 500 escudos parce que si je ne mange pas avec vous, il faut que je mange ce soir quand même ! », répond-t-il sans ciller.
Et nous qui commencions à croire à une amitié naissante! Partagés entre notre désillusion, l'amusement, et l'admiration de son culot, nous lui faisons remarquer qu'il ne respecte pas du tout ses principes de respect et qu'il nous déçoit beaucoup en agissant de la sorte, mais nous lui donnons quand même ses 500 escudos, beaux joueurs et contents de s'en débarrasser enfin!

Le repas et la musique sont excellents, et nous oublions vite Nilton. Banda Pritin, un groupe local, joue de la Morna, et nous sommes sous le charme de son chanteur à la voie rauque et voilée, si expressif. Puis nous faisons la fermeture du Club Nautique, le bar des navigateurs de passage, juste le temps d'une caipirinha (cocktail citron et cachaça, alcool brésilien, sur glace pilée) et nous retrouvons finalement José et Paul qui nous attendent sur la plage à côté de notre annexe. Il est une heure du matin, tout s'est bien passé avec les enfants, ils ont été sages, nous les remercions et rentrons aux bateaux.

Banda Pritin et son chanteur

Est-ce l'heure tardive ou la caipirinha? Je ne retrouve pas Imagine tout à fait à la place où je l'avais laissé! Il faut dire que de violentes rafales balayent en permanence le mouillage, mais que nous avions décidé de faire confiance à nos ancres pour cette soirée ... La Casa, avec tous les enfants à bord n'a pas bougé, mais Imagine, sans doute vexé d'avoir été délaissé par tous, en a profité pour lever l'ancre sans nous et a dérapé! Pas de beaucoup, une dizaine de mètres, mais il a bel et bien glissé comme le confirme le GPS, heureusement l'ancre a raccroché toute seule. On avait bien raison de lui faire confiance à cette ancre, donc! Surtout si l'on considère que, sans que je retouche quoi que ce soit à cet "auto-ancrage", ni les rafales de 45 noeuds cette nuit là, ni celles des deux semaines suivantes ne réussiront à faire bouger le bateau. Ce ne sera pas le cas pour tout le monde ...

Notre vie à Mindelo

Le rythme de vie s'installe, comme à chaque séjour un peu prolongé quelque part: l'école pour les enfants, les courses, les tâches ménagères et le bricolage pour les parents. Nous faisons des incursions quotidiennes en ville, tant par nécessité que par plaisir. Le débarquement sur la plage est parfois un peu difficile en raison de la faible hauteur d'eau et du vent violent de face (j'ai même failli me retourner en annexe!), mais nos amis José, Paul ou Marco sont toujours là pour nous accueillir. Le rivage est envahi par des algues collantes qui prennent un malin plaisir à s'enrouler aux sandales quand on saute de l'annexe. Un jour en ville, je me suis rendu compte au regard des passants que j'avais de belles chaussettes naturelles vertes fluo!


Annexes sous surveillance

Les maisons colorées de Mindelo

C'est un plaisir de déambuler dans Mindelo. Plaisir des yeux avec les beaux restes d'architecture coloniale, les couleurs vives et variées des façades, la beauté remarquable des femmes cap-verdiennes, mais plaisir des oreilles aussi quand les musiques se mêlent d'un bar à l'autre au gré de la promenade, plaisir des odeurs respirées dans les vieilles rues du centre historique où les femmes africaines vendent leurs fruits et légumes sur le trottoir ou à même le pavé, ainsi que des épices, et du poisson. Ce commerce "sauvage" n'est que toléré par la police locale, qui patrouille discrètement. La règle est simple: l'on est autorisé à vendre que la quantité de marchandise que l'on peut porter sur sa tête. Pourquoi? Pour simplifier les contrôles. Nous avons assisté à la scène plusieurs fois: un agent est aperçu, tout le monde se passe le mot « policia, policia », et en quelques secondes, tout est ramassé, entassé en pyramides dans des bassines surchargées que les femmes envoient se poser sur leur tête d'un seul mouvement, aussi facilement que s'il s'agissait d'un béret basque! Quand la police arrive, il ne doit rien rester sur le trottoir, le surplus serait confisqué. Étonnant. Il y a aussi quelques petits supermarchés, moins surprenants mais bien achalandés. Contrairement à ce qu'on peut lire ici ou là, il n'est pas si difficile que ça d'approvisionner à Mindelo pour une traversée.


Marchandes de fruits et légumes

Une rue du centre historique

Quand l'école est finie, les enfants nous accompagnent en ville. Leur endroit préféré? La bibliothèque de l'Alliance Française, où ils dévorent la belle collection de bandes dessinées pendant des heures, en silence sous l'aimable surveillance de la bibliothécaire. L'Alliance Française est très active à Mindelo, où le français est compris et même parlé par beaucoup de gens. La bibliothèque n'a rien à envier à celles que l'on trouve dans nos villes, des cours de français sont organisés (il y en a même sur la radio FM), ainsi que des événements culturels. Grâce à leur gentillesse, nous récupérerons un colis du CNED expédié de France en trois jours seulement, c'est le genre de service qu'on apprécie quand on vit en bateau.
Pendant que les enfants lisent, nous pouvons tranquillement déambuler en ville. J'en profite pour prendre le temps d'écouter et d'acheter de la musique. Césaria Evora, qui est née ici, est l'interprète cap-verdienne la plus connue, mais nous découvrons aussi Teofilo Chantre, Gabriela Mendes, Simentera, Boy Ge Mendes, Jorge Umberto, sans compter les groupes locaux dans les bars et les restaurants. Nous baignerons dans la musique achetée à Mindelo, les CDs tourneront longtemps en boucle sur Imagine, au point que les enfants commencent même à comprendre le portugais et le créole!
Nous passons encore une soirée chez Nella's pour écouter Malaquiesh, un violoniste malicieux de 80 ans passés qui nous charme de son violon agile. Mais nous sommes le plus souvent au Clube Nautico, le club nautique. C'est un bar aménagé dans un vieil entrepôt dont le toit a disparu, remplacé par des toiles qui flottent au vent, où se rassemblent navigateurs et voyageurs de tous pays, pour boire, manger et écouter les groupes de musiciens qui changent tous les soirs, et même danser. Encore la Morna! Nous y dînerons plusieurs fois avec les enfants, souvent accompagnés de José, Paul et Marco.


Musique au Clube Nautico

José, Pascal, Marco, Paul, Patrick, ... et Nathan

Un soir nous assistons à un entraînement de capoeira dans la salle voisine du Club Nautique. Nous avions déjà vu une démonstration en ville de cet art martial étonnant surtout pratiqué au Brésil, mélange de danse et de sport de combat. Là nous sommes carrément séduits, impressionnés par ces déplacements de félins et ces figures aussi acrobatiques qu'élégantes, improvisées à toute vitesse au rythme d'une musique africaine jouée et chantée devant les lutteurs sur des instruments traditionnels. C'est magnifique.

Pizzas de tous les dangers ...

On l'a entendu souvent, il ne faut pas traîner n'importe où la nuit à Mindelo, c'est dangereux. Mais n'importe où, c'est où? Il y a une petite cabane sur la place jouxtant le Clube Nautico, avec un écriteau "Pizza" dessus. De jour, c'est un endroit qui semble tranquille. Aussi ne nous vient-il pas à l'idée qu'il pourrait être risqué d'y commander des pizzas à la nuit tombée. C'est donc ce que nous faisons un soir, Patrick et moi, à la demande générale de nos enfants et épouses. La commande pour dix personnes ne semble pas poser de problème au jeune pizzaïolo de service : « Revenez dans vingt minutes, pas de problème, ça sera prêt », nous assure-t-il tranquillement. Nous buvons une caipirinha au Clube Nautico et revenons donc vingt minutes plus tard accompagné de Paul. Au même moment, le pizzaïolo et ses amis débarquent du bois mort de la benne d'un pick-up et commencent seulement à alimenter le four ... il va falloir attendre un tout petit peu plus longtemps! Il y a pas mal de monde qui gravite autour de cette cabane, rien d'inquiétant a priori. Pourtant Paul nous avertit:
« Attention, il y a du danger pour vous à rester ici, je dois partir mais j'ai mis quelqu'un qui va vous surveiller de loin, soyez prudents ...
- Heu, ah bon? merci du conseil », finalement un peu inquiets, puisqu' il le faut!
Paul s'en va. Nous sommes là, à attendre debout devant cette cabane peu éclairée à huit heures du soir. On ne tarde pas à se faire aborder, Patrick par deux ghanéens, et moi par un marchand qui essaye de trouver son dernier client. Je lui mets cartes sur table: « Écoute, je ne vais rien t'acheter ni te donner d'argent, par contre si tu veux discuter avec moi c'est avec plaisir ». Il sourit, il a compris, les choses sont claires. Il pose ses breloques, et on commence à discuter, en anglais. Ce qu'il me raconte est sidérant. Il s'appelle MC, il est venu de Guinée tenter sa chance au Cap-Vert avec son frère, et c'est plutôt la grosse malchance qu'il a trouvée. Son frère s'est fait poignardé sous ses yeux parce qu'il ne voulait pas donner son stock d'artisanat même sous la menace d'un couteau. Les témoins de la scène n'ont pas voulu témoigner, la police n'a pas daigné ouvrir une enquête. Il me raconte la vie impossible des immigrés clandestins africains dans ce pays, le racisme qu'ils subissent, le harcèlement policier, la précarité dans laquelle il se retrouve maintenant, seul, la peur, la difficulté de quitter le pays sans argent et sans papiers. Il ne me demande rien, il parle. C'est difficile de l'écouter en attendant les pizzas qu'on ira tranquillement déguster dans nos bateaux d'un autre monde. Mais que faire? Une heure de chaleur humaine, c'est tout ce que je lui donne ce soir. Les deux ghanéens avec qui discute Patrick sont dans la même situation. Ils lui demandent carrément de les prendre à bord pour les emmener de l'autre côté, aux Antilles. Pris dans l'émotion du moment, on voudrait leur dire oui, mais ce n'est pas réaliste. On se mettrait nous-même en situation illégale, et nos amis cap-verdiens nous dissuaderont d'ailleurs fermement de tenter ce genre d'entreprise.
Pendant que je discute avec MC, deux filles, très jeunes, me bousculent et me pincent les fesses en passant. Je me retourne, leur regard est une invitation sans équivoque. « Tu les veux? » me demande MC sans ambages,
« Qu'est ce que tu veux dire? », fait-je, faussement naïf,
« Si tu veux elles sont à toi pour pas très cher,
- Merci, mais c'est un peu dégueulasse, non?
- Pourquoi? elles te veulent, elles veulent l'argent, tu les prends, où est le mal? », demande-t-il l'air sincèrement étonné.
« Mais parce que c'est profiter de la misère! »
Il hausse les épaules, visiblement ce ne sont pas des raisonnements dont il peut s'embarrasser, il vient peut-être de rater une commission. Décidément, il semble que toute la misère du monde se soit donnée rendez-vous ici se soir ...
Il est neuf heures, et toujours pas de pizzas, mais le pizzaïolo s'active, on tient le bon bout. Carlos m'aborde à son tour. C'est un des gardiens d'annexe, le regard aussi sombre que la peau, les yeux aussi rouges que son tee-shirt. A la manière dont il titube et peine à articuler, il est visiblement chargé ... mais me demande quand même de lui payer un petit verre de grogue. Je m'assoie avec lui et nous buvons ce rhum cap-verdien si pur, si fort... Difficile de tenir une vraie discussion avec lui, les quelques bribes que nous échangeons en français s'évaporent aussi vite que le contenu de nos verres. Les regards tiendront lieu de conversation...
Une femme vient s'asseoir à côté de moi, pas très jolie mais habillée avec une certaine classe, et accompagnée d'une petite fille. Elle aussi se met à me parler, douceur, sourires, yeux charmeurs, dès les premières minutes elle s'arrange pour me faire savoir qu'elle vit seule, qu'elle n'a pas de mari ... je feins d'ignorer l'appel et la félicite de sa mignonne petite fille. Arrive alors un singulier personnage. « Voici le Général Machinchose (je n'ai pas saisi le nom!) », me le présente-t-elle avec déférence. L'homme, la cinquantaine distinguée, barbe courte et blanche, enturbanné tel un Sikh et vêtu d'une grande tunique claire, semble plutôt sorti d'un album de Tintin que d'une quelconque armée. Il me serre la main avec la solennité d'un dignitaire accueillant un ambassadeur étranger. Je le salue avec tout le respect dû à ses hautes fonctions, mais étonné de le trouver à pareille heure en pareil endroit, lui demande en anglais:
« Général? vous êtes général de l'armée cap-verdienne?
- No! » me fait-il, hautain, en anglais, « General of Jah! ». Et il s'en va, lentement, drapé dans sa dignité.
Jah, le dieu des rastas, a donc des généraux? En tous cas, celui-là a souvent du entendre le bruit du pétard dans sa carrière ...
Il est prêt de dix heures, avec tout ça on n'a même pas pensé à appeler les bateaux par VHF, ils doivent commencer à sérieusement se demander ce qui se passe, au minimum on va se faire copieusement engueuler! Mais il nous aurait vraiment semblé incongru de sortir une radio au milieu de ces rencontres, de ces moments si particuliers ... D'ailleurs voilà les pizzas qui arrivent. On sort aussi discrètement que possible l'argent de nos poches, entourés de gamins qui réclament. Retour en annexe, on se fait effectivement engueuler sur nos bateaux respectifs, mais comment faire comprendre, expliquer ce qu'on vient d'entendre et de vivre? Peine perdue, heureusement les pizzas sont bonnes...


Santo Antão

6h30 du matin. José et Paul sont là comme promis avec leur annexe pour déposer nos deux familles directement sur le quai du ferry pour Santo Antão. Ce n'est pas très réglementaire, d'ailleurs on se fait engueuler par un employé du port, mais ça évite de se mouiller en débarquant sur la plage, ça raccourcit le chemin, et on s'affranchit ainsi des contrôles à l'entrée du terminal des ferrys. L'aube éclaircit peu à peu le mouillage, Imagine et La Casa vont rester seuls pendant deux jours, pourvu que les ancres tiennent!
Nous retrouvons Silvério, notre guide. Je l'avais contacté au téléphone deux jours avant, sans le connaître. Alors qu'il n'habite pas à Mindelo, il se trouvait par hasard à moins de cent mètres de la cabine publique d'où je l'appelais, et cinq minutes plus tard nous étions assis à discuter tous les deux! Certainement un signe favorable, me dis-je.
Encore un personnage, Silvério. Se décrivant lui-même comme un Amilcar Cabral moderne, habillé comme lui et cultivant une certaine ressemblance physique, poète également, toujours un livre de poésie africaine à la main, et son carnet de poèmes dans la poche, cultivé, ouvert, et bien sûr, amoureux du Cap-Vert. A brûle-pourpoint il me demande pour qui je vote, PAICV ou MPD? « euh, PAICV, ils sont pour l'enseignement du français à l'école », réponds-je, bien renseigné par une militante. Et il m'explique son point de vue sur ces élections, les partis en présence, ses préférences, et sa méfiance lucide vis-à-vis des différents programmes. C'est à peine si nous parlons des détails de l'excursion sur son île, Santo Antão, mais je lui fait d'emblée confiance, « vous êtes des voyageurs, pas des touristes », me résume-t-il. Ça me va, il comprend qui nous sommes, ce que nous voulons. Rendez-vous est pris au Clube Nautico pour lui présenter Patrick et verser un acompte. Silvério se révèle aussi être un passionné de foot, de surcroît supporter de l'Olympique de Marseille dont il connaît tout, à la grande joie de Patrick. Ils se lancent tous les deux dans des commentaires sur les joueurs, les matches, et les maillots à travers les âges ... je suis vite largué. Bon, on se reverra sur le ferry.
Nous y sommes maintenant, sur le pont supérieur du Mar d'Canal, qui relie Mindelo à Santo Antão plusieurs fois par jour. Surprise! Du haut de notre perchoir nous voyons arriver "Matin Bleu", suivi de "Kador" et de "Le Mineur", tous trois en provenance de Sal. Nous les hélons et les sifflons, ils nous aperçoivent. Le capitaine du ferry nous prête gentiment sa VHF pour que l'on puisse leur parler. Ça nous rassure un peu de les voir mouiller à coté de nos catamarans tandis que l'équipage largue les amarres. On se reverra dans deux jours.
Nous débarquons à 9 heures sur la jetée de Porto Novo et grimpons dans l'aluguer presque neuf qui nous attend. Très vite la route grimpe et serpente à l'assaut de la montagne, d'abord aride puis de plus en plus verte, fraîche. Il y a des vaches, des prairies, des résineux, de la brume, on pourrait être en France en Lozère. Mais non, on n'a pas de route comme ça en France: entièrement pavée à la main sur 38 km entre Porto Novo et Ribeira Grande, on l'appelle ici Estrada da Corda, route de corde, comme si on avait jeté une corde sur les montagnes pour traverser l'île. Elle joue un rôle vital pour amener la production agricole des vallées fertiles de Santo Antão jusqu'au port de Porto Novo, d'où les produits frais rejoignent Mindelo.


relief acéré autour du cratère de Cova

Corvée d'eau pour les enfants

Nous atteignons bientôt un site grandiose à environ 1100 mètres d'altitude, entouré de pics acérés sur lesquels s'accrochent quelques nuages. C'est le cratère de Cova, dont le fond est entièrement cultivé. Quelques modestes huttes de pierres aux toits de bagasse (fibre de canne à sucre) s'élèvent au milieu des champs. C'est là que nous entamons notre marche, sans savoir exactement où Silvério nous conduit. Mais on est d'accord: ce paysage ne peut se déguster qu'à pied, lentement. Nous gravissons un chemin escarpé à flanc de cratère, nous enivrant de l'air léger, des odeurs d'herbe, de fleurs. Nous croisons des enfants qui conduisent des ânes chargés de lourds bidons d'eau, sans doute habitués à cette corvée quotidienne. Puis nous débouchons sur un col qui domine de façon vertigineuse une vallée profonde et verte, torturée par des reliefs déchirés et des rivières sinueuses. C'est la vallée de Paul, c'est à couper le souffle, on a envie de s'y jeter, de déployer ses ailes et de voler. On devra se contenter de nos jambes, mais plonger dans ce paysage par ce chemin aux 80 lacets est un enchantement pour les sens ... et un petit calvaire pour nos pieds qui n'avaient pas fréquenté de chaussures d'aussi près depuis longtemps. Silvério nous raconte la vallée, ses arbres, ses plantes, et Patrick complète de ses explications d'agronome.


La vertigineuse vallée de Paul

Les pentes sont travaillées en terrasses, tous les recoins sont exploités, plantés de patates douces, de pommes de terre, de carottes, de choux, de maïs, de manioc, d'ignames, de haricots, ... Entre les terrasses, ce sont principalement les cannes à sucres et les bananiers qui occupent l'espace, mais l'on trouve aussi des caféiers, des papayers, des manguiers, et bien d'autres ... Le ruissellement de l'eau qui dévale les pentes en une multitude de petits ruisseaux ajoute une touche de sérénité à cette descente verte. Quelques maisons isolées sont noyées dans cette végétation. Nous sommes invités à visiter l'une d'elle. Du linge sèche sur le toit de bagasse, à travers lequel une antenne télé est plantée au bout d'un bâton, des poules picorent dans la petite cour en pierre, la propriétaire des lieux nous ouvre sa porte fermée sommairement avec un cadenas. La petite pièce, unique, aux murs de pierre blanchis à la chaux, contient à peine un lit en fer forgé peint en blanc, quelques petits rangements, une table, et une étagère pleine de photos et de souvenirs... Nous avons droit à un petit verre de grogue de leur production, très fruité et très fort. Nous remercions, et sur les conseils de Silvério, laissons symboliquement 100 escudos (1 euro) avant de reprendre notre descente.


cultures en terrasse

une maison dans les bananiers

Épuisés et affamés, nous arrivons enfin dans un village, Cabo de Ribeira, où l'on s'attend à un petit repas typique, authentique. Ce n'est pas tout à fait ce qui nous attend, pas question de mettre les pieds sous la table... Silvério nous invite à rentrer dans une petite épicerie sombre au sol en terre battue, et à acheter de quoi faire un pique-nique que nous irons manger dans un bar un peu plus loin, qui nous fournira les couverts. Le choix étant assez limité, nous prenons une boite de thon par personne, des chips, des pois-chiches, et des beignets bien denses et sucrés. Nous suivons ensuite Silvério dans une baraque en construction un peu en contrebas du chemin. C'est ici! ou plutôt Cétysi, car c'est le nom du bar qui n'est en fait qu'une petite pièce au milieu du chantier, aux murs blanchis, équipée d'un frigo et d'un lavabo, et parsemée de quelques objets d'artisanat local. On nous prête effectivement des couverts, et nous nous installons dans un couloir qui donne sur l'extérieur pour déguster nos conserves ouvertes au couteau, debout ou assis par terre. Aucune agence de voyage n'aurait osé! Mais nous sommes contents et rassasiés, prêts à repartir vers le fond de la vallée.
Nous traversons le village de Passagem, sous la chaleur humide du début de l'après-midi. Un original a construit sa maison en bouteilles de bières, recouvertes du traditionnel toit de bagasse. L'histoire ne dit pas s'il a bu lui-même les milliers de canettes et en combien de temps. Notre aluguer nous attend un peu plus bas, à l'ombre d'un manguier, pour nous conduire au village de Pombas et visiter une distillerie traditionnelle de grogue. Et dire qu'il va falloir boire du rhum avec cette chaleur et tous ces kilomètres dans les jambes! Le pressoir mécanique en bois dans lequel sont broyés les cannes à sucre est d'ordinaire mû par deux boeufs qui se tournent autour, mais comme nous sommes dimanche, c'est Romain et Bastien qui les remplacent! Perché sur un foyer de pierre, un vieil alambic oxydé complète l'équipement. On est loin des machines sophistiquées des distilleries antillaises! Nous dégustons sans enthousiasme le grogue servi dans des demi-coques de noix de coco, c'est fort! Après ça, notre niveau d'énergie baisse d'un cran.


Romain et Bastien remplacent les boeufs au pressoir

L'aluguer nous promène ensuite le long de la côte bordée de falaises sombres jusqu'à Ponta do Sol, une ville et son petit port en déclin, battue par les vagues, et somnolente sous les nuages de ce dimanche après-midi. Nous-mêmes ne sommes plus très frais, il est temps de rejoindre notre gîte à Ribeira Grande. C'est une petite ville de 2000 habitants, encaissée dans une vallée étroite qui débouche sur l'océan. Notre hébergement est tout confort, quatre chambres pour dix personnes, des douches, des grands lits, vue sur le petit terrain de sport en ciment où une partie de football oppose quelques habitants. Malgré la fatigue, Patrick ne résiste pas à l'appel du ballon rond et s'intègre aux équipes, sous le regard de la troupe des enfants, ses meilleurs supporters. J'ai encore quelques forces pour visiter la ville, Pascale m'accompagne pendant que Pascale, ma compagne, se repose. Pas grand chose à voir, il fait déjà assez sombre, nous cherchons un bar et curieusement nous n'en trouvons pas alors qu'ils foisonnent dans la plupart des villages du Cap-Vert que nous avons déjà visités. Nous marchons au hasard dans les rues. Un habitant, la cinquantaine grisonnante, nous interpelle joyeusement et commence à nous parler. Il nous montre vaguement des fleurs, nous dit son nom, du moins c'est ce que je crois comprendre, sinon je ne capte rien de son discours enjoué et volubile. Il me prend le bras, il est chaleureux cet homme, au point qu'il me donne soudain une bonne claque! Mais il rigole toujours, et nous aussi avec lui, aucune agressivité dans son geste, peut-être une coutume locale? Je ne pousse quand même pas la politesse jusqu'à lui rendre, on ne sait jamais! Nous trouvons enfin un bar et nous asseyons à une petite table recouverte d'une carte de l'archipel du Cap-Vert. Un client un peu éméché nous souhaite la bienvenue et entreprend de nous donner un cours de géographie en nous nommant les îles sur la carte. Il a tout bon, mais dans le désordre ... il serait inconvenant de notre part de lui suggérer qu'il se trompe, il est chez lui, il connaît quand même son pays!
Le soir Silvério nous emmène au restaurant, pour un vrai repas cette fois, avec poulet et poisson grillé, assortis de légumes. Le retour à l'hotel s'effectue sous une petite pluie, à travers les rues sombres. Il règne une ambiance un peu électrique, toute la population a voté aujourd'hui et les partisans des deux principaux partis s'invectivent en attendant les résultats...
Tout le monde est d'attaque le lendemain à 9 heures après un bon petit déjeuner pour l'excursion du jour: une marche d'une dizaine de kilomètres à travers une vallée encaissée en partant de Coculi, village natal de Silvério.

Le chemin monte à travers les cultures et les petits hameaux. L'air est frais, l'ambiance est paisible, les habitants vaquent à leurs occupations et nous saluent au passage. En plusieurs endroits, des gens s'activent à paver le chemin. Les pierres sont taillées sur place, ou amenées par des femmes qui les portent empilées par deux ou trois sur la tête. Les hommes les disposent et les assemblent sur la terre battue. Travail de fourmi, mais accompli tranquillement, pas de date à respecter, la route sera bien pavée.

Pavage du chemin

Silvério parle avec tout le monde, surtout des élections, c'est le grand sujet du jour. Le PAICV a gagné haut-la-main, semble-t-il. La marche est très agréable, mais avec la température qui monte et la fatigue de la veille les enfants traînent les pieds, il faut porter les plus petits. Nous regagnons Coculi par un chemin tracé dans le lit asséché de la rivière qui a creusé la vallée. Nous croisons des écoliers habitant les montagnes pour qui ce long trajet à pied est quotidien, aller-retour. Ça ne suffit pas à atténuer les râleries et courbatures de nos enfants ... Enfin nous atteignons Coculi, dont nous visitons l'église et surtout le clocher qui abrite les plus grosses cloches de Santo Antão... et nous, le temps d'une photo! Silvério nous offre un poème, son cahier en est plein, il en écrit en permanence, c'est un peu ses photos à lui, sa façon de capturer les instants.
Nous prenons un bon déjeuner dans un très bel hôtel bien intégré dans le décor de la nature. Ça traîne un peu, le patron était député du MPD, ça perturbe peut-être un peu le service aujourd'hui... Le retour vers le ferry passe encore par cette route pavée vertigineuse, parfois construite sur la crête même des pics acérés, et bordée des deux cotés par de profonds précipices. Très spectaculaire, grandiose!
A 18 heures, le Mar d'Canal nous ramène à Mindelo, José est là pour nous transborder en annexe, toujours aussi amical et jovial. Imagine et La Casa nous ont sagement attendu sans broncher.


Partir, toujours partir ...

Déjà presque deux semaines passées à Mindelo, la fin du mois de janvier est proche et il faut déjà songer à partir vers les Caraïbes. Chacun s'active à préparer le bateau et à faire l'approvisionnement. Le vent, qui nous avait accordé un répit le temps de l'escapade sur Santo Antão, est revenu balayer le mouillage de ses rafales aussi subites que furieuses, dépassant 35 noeuds. Les ancres n'ont qu'à bien se tenir!
Alors que nous faisons les courses Pascale, Maryline, et moi, la VHF portable crépite soudain au fond du sac à dos, c'est la voix de Romain, qui passe mal à l'intérieur du supermarché:
« ... du sang partout ..crrrrr.... sur le pont ... crrr ... un grand choc ... crrr ...».
Je me rue à l'extérieur et appelle, Pascale de La Casa me répond :
« pour l'instant je gère, mais ça serait mieux que vous reveniez vite! ».
Très rassurant. J'imagine déjà le pire, je cours vers la plage, saute dans l'annexe et reviens au bateau à toute vitesse. Matin Bleu, qui était mouillé devant nous, n'est plus là. Je vois Romain qui m'attend dans le cockpit d'Imagine, un tout petit pansement à la main :
« Qu'est ce qui s'est passé? Ça va?
- C'est Matin Bleu qui a dérapé et nous a cogné, et j'ai une coupure qui s'est réouverte quand j'ai voulu mettre un pare-battage », me raconte-t-il tranquillement.
Je vais inspecter les dégâts sur la pointe avant tribord: un peu de gel-coat éraflé, et trois petites gouttes de sang ... mon fils a le sens du drame! Mais j'aime autant qu'il ne se soit rien passé de grave. C'est une banale histoire de dérapage dans un mouillage: sous la force des rafales, Matin Bleu est parti comme une savonnette. Guy et Mélanie qui se reposaient à l'intérieur n'ont pas eu le temps de réagir, leur bateau était déjà en train de faire un brin de causette à l'étrave d'Imagine. Tous les voisins sont venus aider à dégager Matin Bleu, à protéger les coques, à plonger pour dégager un bout pris dans son hélice en démarrant son moteur, et finalement à remouiller un peu plus loin. Heureusement notre ancre a tenu les deux bateaux sans broncher, je n'ose imaginer le spectacle de nos deux embarcations dansant une valse au milieu de la baie! Dans les jours qui suivent, bon nombre de bateaux déraperont à leur tour, certains plusieurs fois. Le fond de cette baie est vraiment traître par endroit, les ancres arrivent à arracher des plaques de boue et partent avec sans pouvoir raccrocher.
Le 25 janvier, Le Mineur ouvre la marche et s'en va traverser l'Atlantique. Nous prévoyons de partir avec Matin Bleu et La Casa dans quelques jours. Le 27, nous faisons les formalités de sortie du Cap-Vert : deux heures à aller d'un bureau à l'autre, remplir des formulaires, attendre ... un grand bonheur!
Dernière soirée au Clube Nautico, Matin Bleu réussit quand même à lever l'ancre le lendemain matin, mais nous sommes un peu trop fatigués ... nous préférons nous accorder une journée de repos supplémentaire. Depuis plusieurs jours, Patrick tente vainement de réparer l'anémomètre de son bateau, mais c'est l'électronique qui est en panne, il faudra qu'il attende un boîtier neuf expédié d'Europe. Nous partons donc sans La Casa Delmarre ce 29 janvier, tristes de devoir laisser nos amis sans être sûrs de les revoir. Didier nous précède de quelques heures, en solitaire sur Kador. Patrick nous gratifie d'une dernière petite pitrerie d'adieu, mieux vaut partir avec le sourire. Les cornes de brume sonnent et se répondent, Mindelo s'éloigne lentement dans le sillage, Césaria nous accompagne, ça y est, nous sommes partis ...

A suivre...


Les photos de Mindelo

Les photos de Santo Antão